Baudelaire réactionnaire

Il paraît que Victor Hugo est le plus grand poète français, « malheureusement ». Je lui ai toujours préféré Baudelaire, et je comprends mieux pourquoi.

Petit florilège sur le Progrès, la civilisation et les Lumières.

1. Le Progrès

Quoi de plus absurde que le progrès, puisque l’homme reste toujours semblable et égal à l’homme, c’est-à-dire à l’état sauvage.

Baudelaire

Parlant de l’Exposition universelle de 1855:

Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. Je veux parler de l’idée du progrès.

Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît. Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens que lui imposait l’amour du beau : et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s’endormiront sur l’oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. Cette infatuation est le diagnostic d’une décadence déjà trop visible.

Demandez à tout bon Français qui lit tous les jours son journal dans son estaminet ce qu’il entend par progrès, il répondra que c’est la vapeur, l’électricité et l’éclairage au gaz, miracles inconnus aux Romains, et que ces découvertes témoignent pleinement de notre supériorité sur les anciens; tant il s’est fait de ténèbres dans ce malheureux cerveau et tant les choses de l’ordre matériel et de l’ordre spirituel s’y sont si bizarrement confondues ! Le pauvre homme est tellement américanisé par ses philosophes zoocrates et industriels qu’il a perdu la notion des différences qui caractérisent les phénomènes du monde physique et du monde moral, du naturel et du surnaturel.

[…] Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? Car les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité.

Je laisse de côté la question de savoir si, délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir ?

Dans Écrits Intimes:

La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie.

A propos de Gautier, « il veut vivre en paix avec tout le monde, même avec l’Industrie et le Progrès, ces despotiques ennemis de toute poésie. »

 

2. La civilisation

Il est peu d’occupations aussi intéressantes, aussi attachantes, aussi pleines de surprises et de révélations pour un critique, pour un rêveur dont l’esprit est tourné à la généralisation, aussi bien qu’à l’étude des détails, et, pour mieux dire encore, à l’idée d’ordre et de hiérarchie universelle, que la comparaison des nations et de leurs produits respectifs.

Quand je dis hiérarchie, je ne veux pas affirmer la suprématie de telle nation sur telle autre. Quoiqu’il y ait dans la nature des plantes plus ou moins saintes, des formes plus ou moins spirituelles, des animaux plus ou moins sacrés, et qu’il soit légitime de conclure, d’après les instigations de l’immense analogie universelle, que certaines nations – vastes animaux dont l’organisme est adéquat à leur milieu, – aient été préparées et éduquées par la Providence pour un but déterminé, but plus ou moins élevé, plus ou moins rapproché du ciel, – je ne veux pas faire ici autre chose qu’affirmer leur égale utilité aux yeux de CELUI qui est indéfinissable, et le miraculeux secours qu’elles se prêtent dans l’harmonie de l’univers.

 

3. Les Lumières

La philosophie des Lumières s’appuie sur la négation du péché originel.

« la négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement général »

« la vraie civilisation (…) n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du péché originel »

Dans ses Études sur Poe, il salue l’auteur Américain d’avoir « imperturbablement affirmé la méchanceté naturelle de l’Homme. Il y a dans l’homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innommée, sans ce penchant primordial, une foule d’actions humaines resteront inexpliquées, inexplicables. (…) Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité naturelle, qui fait que l’homme est sans cesse et à la fois homicide et suicide, assassin et bourreau ; (…) nous sommes tous nés marquis pour le mal ! »

Baudelaire entreprend donc de démolir la plus grande figure des Lumières, Voltaire:

« Je m’ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble à Voltaire. Emerson a oublié Voltaire dans ses Représentants de l’humanité. Il aurait pu faire un joli chapitre intitulé : Voltaire, ou l’anti-poète, le roi des badauds, le prince des superficiels, l’anti-artiste, le prédicateur des concierges, le père Gigogne des rédacteurs du Siècle. »

« Voltaire ne voyait de mystère en rien, ou qu’en bien peu de choses. »

« Dans Les Oreilles du comte de Chesterfield, Voltaire plaisante sur cette âme immortelle qui a résidé pendant neuf mois entre des excréments et des urines. Voltaire, comme tous les paresseux, haïssait le mystère. »

 

La foi en la science c’est le « paganisme des imbéciles »

« Nous avons tous l’esprit républicain dans les veines, comme la vérole dans les os, nous sommes Démocratisés et Syphilisés »

« Tout cela me rappelle l’odieux proverbe paternel : make money, my son, honestly, if you can, BUT MAKE MONEY. Quelle odeur de magasin ! comme disait J. de Maistre, à propos de Locke. »

 

Et pour finir de convaincre les hésitants, cette critique de Sartre vaut tous les viatiques: « Ce pervers a adopté une fois pour toutes la morale la plus banale et la plus rigoureuse »

Nota: pour atterrir, je remets du Victor Hugo, dont  qui voit le navire du progrès « qui va à l’avenir divin et pur, à la vertu, à la science qu’on voit luire, à la mort des fléaux ». Baudelaire disait de lui qu’il avait « toujours le front penché ; trop penché pour rien voir, excepté son nombril. »

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Catégories :Bibliothèque, Idéologie

1 réponse

  1. Victor Hugo était un imbécile génial, grand poète et piètre politique. Mais il lui sera beaucoup pardonné pour avoir écrit « Le petit roi de Galice ».

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