L’éclipse des Lumières, ou le refus du péché originel

Je vous livre in extenso un texte d’un ami (Jean-Rémi Lanavère) sur l’éclipse des Lumières, rédigé en 2004 dans le cadre de l’aumônerie de l’ENS. Le bougre avait alors dans les 22 ans. Les titres ou sous-titres sont de moi, ils tentent d’aérer le long texte qui pourrait en décourager quelques-uns. Les plus pressés pourront se rendre directement aux chapitres 5 et 7. Le texte original est lisible ici.

1. Qu’est-ce que le péché originel?

La doctrine sur le péché originel — liée à celle de la rédemption par le Christ — donne un regard de discernement lucide sur la situation de l’homme et de son agir dans le monde. […] Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale et des mœurs. (Catéchisme de l’Eglise Catholique, § 407)

Lorsque l’Église parle du péché originel, elle ne prétend pas faire à elle seule toute la lumière sur cette réalité qui la dépasse de beaucoup. D’une part, le péché originel est en lui-même un mystère, de même que sa transmission, ainsi que le dit l’Église : « La transmission du péché originel est un mystère que nous ne pouvons comprendre pleinement ». Pascal a des phrases célèbres sur ce mystère du péché d’origine, dont il n’hésite pas à dire, avec cette aversion qu’on lui connaît si bien pour toute forme d’hyperbolisme, qu’il est « le plus incompréhensible de tous ». D’autre part, l’Église ne cesse de proclamer que sur ce mystère, seul un autre mystère — et plus fondamental encore — peut jeter un éclairage définitif, le mystère de son Époux et Seigneur, le Christ Sauveur et Rédempteur: la réalité du péché, et plus particulièrement du péché des origines, ne s’éclaire qu’à la lumière de la Révélation divine, et surtout:

Avec la progression de la Révélation est éclairée aussi la réalité du péché. Bien que le Peuple de Dieu de l’Ancien Testament ait connu d’une certaine manière la condition humaine à la lumière de l’histoire de la chute narrée dans la Genèse, il ne pouvait pas atteindre la signification ultime de cette histoire, qui se manifeste seulement à la lumière de la Mort et de la Résurrection de Jésus-Christ.

2. Le passage du clair-obscur aux Lumières

À la lecture de ces quelques lignes — et il serait possible d’en produire quantité d’autres similaires —, il ne vous aura pas échappé qu’il y est bien souvent question d’ombre et de lumière, de luminosité et d’opacité, d’obscurité et de clarté. Comme si la relation du Christ Rédempteur au péché originel était une affaire de lumière et de ténèbres, d’éclairage et de zones d’ombre. Or nous connaissons tous une certaine période de l’histoire occidentale, ainsi que le mouvement d’idées qui l’a précédée, l’a suivie et la poursuit encore, qui a joué à l’envi avec ce vocabulaire, en lui faisant subir quelques déplacements formels, mais en l’investissant surtout d’un contenu tout autre. Je souhaiterais donc revenir très rapidement sur ces dites «Lumières», sur le lien (ou la négation du lien) qu’elles entretiennent avec le péché originel, à la lumière d’un texte magistral de George Steiner. Cette très modeste ébauche de réflexion se présenterait volontiers aussi comme une non moins discrète défense et illustration du clair-obscur.

3. Comment expliquer les ombres conséquentes aux Lumières?

Il y a trois ans s’était tenu à la Sorbonne un colloque qui portait sur l’actualité du christianisme à l’aube du XXIième siècle: « 2000 ans après quoi? ». Y avaient participé, entre autres, Alain Besançon, Alain Finkielkraut, Alain Renaut. George Steiner également, qu’on ne présente plus, dont la communication fut remarquée, concise, mais incisive aussi: « À l’ombre des Lumières ». Steiner donne le ton dès la première phrase: « Ce colloque se situe près du minuit de ce siècle de minuit. Le plus atroce, nous disent les historiens, de tous ceux dont nous avons un témoignage fiable ». Or c’est après l’affaire Calas que Voltaire proclame que la torture judiciaire ne reviendra plus jamais en Europe. Quelques années plus tard, Thomas Jefferson, lors de l’inauguration de la magnifique University Library en Virginie, promet que « plus jamais une société ne brûlera de livres ». Pour Dickens, pour Stuart Mill, « le travail forcé de l’enfant a pris fin ». D’où cette question, qui commande toute sa contribution:

Pourquoi cette immense méprise? Les Lumières ont-elles plus aveuglé qu’éclairé? Pourquoi cette erreur catastrophique? Des jugements formés par des hommes nullement naïfs, des hommes ironiques, admirablement renseignés et qui ont vu totalement faux. Pourquoi?

Après avoir évoqué les « tentatives de réfutation des Lumières, qui ont voulu en démontrer le caractère illusoire et le danger» survenues aux XIXième et XXième siècles, Steiner en vient aux critiques contemporaines des Lumières elles-mêmes, à ces « nocturnes » comme il dit, ces « contre-courants » qui surgirent au moment même de la « floraison » du mouvement. Il cite donc « trois voix en qualité de témoins de ces contre-courants »: Sade, Leopardi, et un « troisième homme », qui n’est pas Orson Wells comme certains fanatiques de The Third Man pourraient s’y attendre, mais bel et bien — et ce nom a dû étrangement résonner, dans un amphithéâtre de la Sorbonne qui, pour le coup, ne devait pas du tout s’y s’attendre — Joseph de Maistre: « Mais je voudrais en venir au troisième de nos témoins, à celui qui a vu clair, sans ambages et sans compromis. […] Je me tourne bien sûr vers la pensée de Joseph de Maistre, dont la clairvoyance en détail reste comme ahurissante

4. L’optimisme kitsch des Lumières

Pourquoi cette place de choix réservée par Steiner à Maistre dans ces « nocturnes » des Lumières, et quel est le rapport avec notre sujet? La réponse se trouve dans la suite de notre texte, réponse lapidaire autant qu’éblouissante:

Le critique le plus rigoureux et le plus conséquent dans le procès contre les Lumières, et qui met le doigt, avec une foudroyante immédiateté, sur le noeud du différend. Il a compris que les Lumières sont la principale tentative d’annuler le concept du péché originel, que l’herméneutique en profondeur des Lumières est un refus de la chute de l’homme dans une dis-grâce (ainsi écrite pour rendre au mot toute sa puissance théologique) qui durera jusqu’au Jugement dernier. Toute critique en profondeur des Lumières est une tentative de restituer le statut explicatif, analytique, du concept de cette chute première.

Maistre

Joseph de Maistre (1753–1821).

Que les Lumières soient à penser comme « la principale tentative d’annuler le concept du péché originel » ne doit donc pas faire oublier qu’il y en eut d’autres, à commencer par celle du moine Pélage, qui a donné naissance à toutes les variantes possibles du pélagianisme, semi-pélagianisme et autres variations autour de la même thèse, à savoir que l’homme peut, naturellement, et de lui-même, sans le secours de la grâce, faire le bien. Pourtant, force est de reconnaître qu’avec les Lumières, le pélagianisme n’est plus une option dans la querelle sur la liberté et la grâce, un choix — en grec, une hérésie — au sein d’un débat théologique. Avec les Lumières, la naturelle bonté de l’homme fut faite a priori anthropologique: les Lumières ne sont pas seulement la « principale tentative d’annuler le concept de péché originel », mais la principielle abolition de ce dernier.

On demandera des preuves textuelles de cela: qu’il suffise de lire quelques pages bien choisies de Jean-Jacques, ou quelques lignes des Constituants américains ou français pour s’en convaincre. Pour Maistre, par conséquent, poursuit Steiner, « les doctrines réformatrices et libératrices des philosophes, la Révolution française qui en découle, s’insèrent dans la logique de l’errance humaine, dans un désir vain et puéril d’échapper au destin propre à l’homme. La Terreur, le bonapartisme en font l’éloquente démonstration ».

Selon Maistre, non seulement ce présupposé anthropologique est un préjugé, mais en plus il se retourne contre ce qu’il vise à instaurer; une politique née de la négation du péché originel non seulement n’est pas meilleure que les autres, mais elle est pire: elle déchaîne les forces du mal contenues en puissance en l’homme du fait du péché d’origine, elle est l’atroce preuve de la puissance maléfique de ce qu’elle s’acharne à nier. « Maistre juge ridicule et vouée à de sanglants échecs l’entreprise réformatrice du XVIIIe siècle ». Plus loin: «Face aux promesses des Lumières, […] Maistre voit venir dans les siècles qui suivront le sien des guerres planétaires. […] Maistre prévoit les guerres planétaires, la torture, juridique, à tous les niveaux; il prévoit ce que nous appelons après lui « l’idéologie »: ce qu’on ne peut négocier ». Dans un autre de ses textes, court lui aussi, et lui aussi éblouissant (Les «Logocrates»: de Maistre, Heidegger et Boutang, 1982 in Les Logocrates, l’Herne, 2003), Steiner avait déjà souligné l’importance de Maistre pour comprendre ce moment des Lumières:

On a surnommé de Maistre le « prophète de la réaction ». Sa critique des Lumières et de la Révolution française, l’assurance avec laquelle il prévoyait que tous les programmes mélioristes et populistes de l’action politique conduiraient à la tyrannie et à la servitude bureaucratique continuent de défier toutes les écoles doctrinales libérales ou libertaires.

Pour faire court, l’analyse des Lumières et de la Révolution française à laquelle se livre Maistre est une glose de la formule, là encore toute en nuances, de Pascal: «L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête ».

Steiner souscrit partiellement à une telle analyse: « On peut rejeter cette analyse, la trouver inacceptable, reste la question: pourquoi a-t-il vu si clair? », et n’hésite pas à aller dans le sens même de Maistre, lorsqu’il affirme:

Les Lumières ont profondément surestimé l’homme et le potentiel éthique de la nature humaine dans sa grande moyenne. Elles ont tenu pour quasi automatique le processus du progrès humain vers la philanthropie et la justice, progrès qui devait être rendu inévitable par celui de l’éducation et de la culture scientifique. […] Les Lumières — c’est à mon sens leur fatalité — ont été d’une arrogance aveugle, d’une superbe illusoire devant les constantes de l’inconnu, de l’incalculable dans le destin humain […] Leur psychologie nous désole par son orgueilleuse superficialité.

Il note aussi à quel point « sonne faux et kitsch l’optimisme rédempteur de la finale de la seconde partie du Faust de Goethe — finale qui est avec la fête de la Raison de Robespierre le grand spectacle emblématique des Lumières ».

5. Le pessimisme crasse des Lumières

Pourtant, les Lumières ne sauraient se laisser résumer à cette « surestimation absurde de l’humanité », pour reprendre les termes de Steiner. Maistre ne voit qu’un seul aspect de l’anthropologie des Lumières, son aspect lumineux, progressiste, optimiste: l’homme est indéfiniment perfectible, et sa liberté ne peut que s’exercer dans un seul sens, le bon, et cela tombe bien, car c’est celui de l’histoire. Mais nous savons tous que les Lumières ne sont pas univoques. Elles se prêtent mal à la simplification, encore moins à la caricature, et ne se laissent pas réduire à la seule tentative et tentation de faire fi de la blessure originelle qui affecte la nature humaine, de faire comme si l’homme ne boitait pas; nous savons tous que les Lumières n’ont pas seulement et simplement avancé que l’homme était au zénith; nous savons que l’anthropologie des Lumières n’est pas pélagienne de part en part. Les Lumières n’ont pas eu pour seul dogme celui de l’infaillibilité anthropologale. Sans quoi les Lumières n’auraient rien à éclairer, sans quoi elles n’auraient pas besoin de réactiver sans cesse la catégorie de l’obscurantisme, qui n’en finit pas d’avoir de beaux jours devant elle, sans quoi surtout la notion même de Révolution, plus largement d’émancipation, reste inintelligible.

Tous les hommes des Lumières, tous les révolutionnaires ont de fait leur Chute à eux: la chute du passage de l’état de nature à l’état de civilisation en est le paradigme.

Car pour faire à proprement parler une Révolution, il est besoin de deux ingrédients anthropologiques contradictoires, mais que le révolutionnaire réunit en un même cocktail, explosif: la négation d’une histoire humaine passée considérée comme intrinsèquement mauvaise, la croyance en la capacité humaine, rien qu’humaine, de créer un monde radicalement neuf. La contradiction ne peut être levée que si l’homme qui passe n’est pas celui qui le dépasse. En clair, le révolutionnaire est à la fois le pessimiste absolu et l’optimiste absolu: l’histoire humaine passée n’est qu’accumulation d’erreurs et de préjugés, et par conséquent il ne faut plus, comme l’ont toujours fait les hommes par le passé, faire confiance aux hommes du passé, mais dans le même temps, il est possible de s’arracher à cette histoire de malédiction, de recommencer à nouveaux frais, de fonder un monde sur de nouvelles bases, ainsi que de réformer l’espèce humaine pour la rendre plus humaine.

L’homme des Lumières a donc une anthropologie duale, double, voire schizophrène: il y a le vieil homme, historique, à éliminer, et le nouveau, à faire advenir, ou plutôt à faire revenir, par le recours, qui est aussi un retour, à un état pré-historique de l’homme, l’homme d’avant la chute dans l’histoire, l’homme d’avant la trahison de la tradition, l’homme originellement innocent du Paradis Perdu, l’homme en son initiale perfection et prime immaculée conception, l’homme pur de toute souillure historique. Ce grand bond en arrière, ce retour à la case départ en somme, cette régression en-deçà de la Chute dans la dis-grâce de l’histoire et par-delà la corruption d’icelle, c’est tout ce que dit — et rien d’autre — le mot de « Révolution ». Par conséquent, pour un penseur des Lumières, il y a comme deux hommes en l’homme: l’ancien et le nouveau (i.e. celui d’outre-temps), le ténébreux et l’éclairé, le numineux et le lumineux. Maistre ne voit que l’homme éclairé (aufgeklärt), il porte son regard sur le seul optimisme des Lumières, il ne faudrait pas non plus perdre de vue leur pessimisme foncier; il a prophétiquement vu leur surestimation de l’homme, mais semble avoir laissé dans l’ombre sa sous-estimation, qui en est comme l’ombre.

6. Comment expliquer le penchant au mal de l’Homme?

La double négation du Christ et du péché originel par les Lumières, en effet, si elle substitue facilement au Christ une autre positivité, reste en revanche muette devant la résistance du mal et de la négativité: on a bien trouvé quelque chose pour remplacer l’ancienne et antique Lumière, on a bien remplacé l’Espérance par l’optimisme, mais en niant le péché d’origine, on n’en a pas pour autant supprimé les raisons d’être pessimiste au sujet de l’homme. L’homme conserve une inclination au mal, c’est un fait d’expérience. Certes, Jean-Jacques nous a habitués à «écarter les faits», mais celui-ci demeure, dont on ne peut voiler la sombre évidence. Dès lors, comment expliquer une telle persistance et résistance du mal dans l’histoire? Deux réponses furent simultanément données à cette question, bien qu’elles soient entre elles parfaitement contradictoires: la réintroduction d’une version extrême du péché originel, et/ou la traduction en termes de culpabilité de ce dernier. La coexistence et compatibilité de ces deux réponses pourtant exclusives l’une de l’autre étant peut-être ce qui caractériserait le mieux l’anthropologie (les anthropologies?) des Lumières.

La première réponse trouve ses racines dans la doctrine du péché originel de Luther, qui peut être considérée comme antithétique de celle de Pélage. On sait en effet l’influence qu’eut sur le mouvement des Lumières le pessimisme anthropologique des premiers réformateurs protestants, qui «enseignaient que l’homme était radicalement perverti et sa liberté annulée par le péché des origines; ils identifiaient le péché hérité par chaque homme avec la tendance au mal (concupiscentia), qui serait insurmontable»; on connaît aussi toute la fortune de ce déterminisme au mal dans les innombrables formes de déterminismes sécularisés qui verront le jour dans le sillage des Lumières aux XIXième et XXième. Steiner le dit dans son texte, au sujet des deux protestants les plus célèbres des Lumières:

À l’herméneutique peut-être trop innocente de l’École de Genève, avec son rationalisme optimiste, s’oppose par exemple la lecture de Rousseau que propose Alexis Philonenko, une lecture noire. Il a su montrer à quel point l’Émile aboutit à la défaite et dans quelle mesure La nouvelle Héloïse s’oriente vers une phénoménologie du malheur. Y a-t-il en philosophie, et en « plein centre » d’un rationalisme émancipateur, une saisie plus intense du mal incarné, d’un principe actif du mal, que celle de Kant, qui rejette le alpha privativum d’Aristote, pour qui le mal est seulement une absence de bien? Non, dit Kant, en certains moments qu’on oserait qualifier de manichéens, il y a un mal incarné.

Bref, il est des Lumières fatalistes, vides d’espoir, étrangement falotes.

Ce manichéisme, déplacé sur le plan éthico-politique, fournit la deuxième réponse à cette persistance du mal, envers et contre tout, malgré l’abolition du péché originel: la culpabilisation de celui-ci, qui d’état et de condition universelle de l’homme se transforme en faute imputable à l’homme. Si le péché originel n’est plus une catégorie pertinente, cela signifie que l’homme est entièrement l’auteur conscient du mal qui existe encore: il n’a plus de circonstances atténuantes, il ne peut plus invoquer en sa faveur une nature corrompue qu’il a malgré qu’il en ait, et qu’il n’a pas été libre de choisir autre qu’elle n’est, c’est-à-dire imparfaite. En un mot, il n’a plus d’excuses. Si l’homme n’est plus victime d’un péché qu’il n’a pas personnellement commis, bien qu’il lui soit propre, et si le mal demeure malgré tout, cela veut nécessairement dire qu’il en est coupable. Sans péché originel, tout le mal qui existe devient du mal commis; dès lors les hommes ne sont plus responsables et coupables de ce qu’ils font, mais de ce qu’ils sont, puisque perdure le constat tragique que nous ne sommes pas ce que nous devrions être. Or si cette différence entre l’homme tel qu’il est, et l’homme tel qu’il eût dû être, n’est plus explicable par la perte d’une justice et sainteté originelles, par une privation et déchéance qui définissent la nature humaine comme nature post-lapsaire, il est nécessaire de l’expliquer en termes d’obscurantisme, d’aveuglement, c’est-à-dire de cécité voulue et volontaire, donc imputable. Si l’homme n’est pas réformable à merci, ce n’est pas qu’il ne peut pas l’être, c’est qu’il ne veut pas l’être.

7. La conséquence totalitaire des Lumières

Là encore, nous reconnaissons les conséquences politiques d’une telle logique binaire, lorsque cette division en l’homme devient une distinction entre hommes, et lorsque l’on désigne des catégories entières de population comme incorrigibles, comme irrécupérables, comme inamendables, si l’on veut bien me passer ce néologisme. Ce n’est plus l’homme en général qui est coupable de la part d’obscurité qui résiste aux lumières des Lumières, ce sont certains d’entre eux qui s’obstinent à choisir le côté obscur, et qui sont entièrement responsables, donc absolument coupables, de ce qu’ils sont: pas de progrès possibles pour les ennemis du Progrès, pas d’évolution personnelle envisageable pour les ennemis de la Révolution, pas de liberté pour les ennemis de la Liberté. C’est ce qu’exprime on ne peut plus clairement l’intervention, le 24 prairial an II, de Robespierre, dont il a déjà été question supra, pour appuyer le rapport de Couthon en faveur de procédures plus expéditives du Tribunal révolutionnaire:

Partout où s’établit une ligne de démarcation, partout où il se prononce une division, là il y a quelque chose qui tient au salut de la patrie. Il n’est pas naturel qu’il y ait une séparation entre des hommes également épris de l’amour du bien public… Du moment que la probité, la justice, les mœurs sont mises à l’ordre du jour, il ne peut y avoir que deux partis dans la Convention: les bons et les méchants, les patriotes et les contre-révolutionnaires.

Nous devons entre autres à François Furet (Penser la Révolution, Paris, Gallimard, «Folio», 1978, p. 113) d’avoir bien mis en lumière cette logique binaire à l’œuvre chez l’«Incorruptible», qui partageait le pays en corrompus et en incorrompus, et plus généralement pendant la Révolution Française: «Comme la Révolution elle-même, Robespierre ne connaît que des bons et des méchants, des patriotes et des coupables D’une telle culpabilisation, nous connaissons les effets socio-politiques, d’une violence proprement ahurissante: la Terreur en témoigne, qui n’est pas un phénomène isolé à l’aube des Lumières, bien plutôt le début d’une longue et désespérante suite de Terreurs, à la racine desquelles toujours se retrouvent les deux gestes indissociables du tri et de l’épuration: d’une part, le partage, au nom des Lumières de la Vérité, entre le bon grain et l’ivraie de l’humanité, entre les bons et les méchants, d’autre part, la «cathare» (parce que purificatrice) politique de la moisson, qui prétend odieusement anticiper sur le Jugement, contre laquelle le Seigneur met ses disciples en garde. Comme si le Soleil ne se levait que sur les justes, non sur les justes et sur les méchants…

8. En guise de conclusion

Une comparaison pourra je l’espère, en guise de conclusion, éclairer ces lignes, pour poursuivre la métaphore de la lumière, et donner son sens au titre qui leur a été donné. J’ai cité le propos de Steiner au sujet de Joseph de Maistre: «Il a compris que les Lumières sont la principale tentative d’annuler le concept du péché originel…» Pour rester dans le registre de la lumière, plutôt que de parler d’annulation, parlons plutôt d’éclipse. On demandera alors: éclipse de soleil ou éclipse de lune? L’éclipse de soleil pourrait fournir un bon outil de comparaison: les hommes des Lumières ont fait passer la vieille lune de leurs projections mentales sur le Soleil de justice, et ont observé le phénomène — on ne les avait pas mis en garde — sans lunettes «prévues à cet effet» comme le dit là encore l’expression consacrée: eux d’en être aveuglés, d’en avoir les yeux meurtris, de n’y voir plus clair du tout autour d’eux. Mais la comparaison est bancale, et l’on ne voit pas du tout ce que pourrait bien être cette «vieille lune de leurs projections mentales». Prenons en revanche celle de l’éclipse de lune, et disons que le mouvement idéologique des Lumières est analogue au mouvement astronomique de la terre lors d’une éclipse de lune. Admettons que le Soleil soit le Christ, Sol justitiae, et la lune, la faute originelle, qui ne tire sa lumière, comme elle, que du Soleil qui l’éclaire et qu’elle réfléchit. Lorsque la terre vient s’interposer entre le soleil et la lune, elle empêche celui-là d’éclairer celle-ci: il y a alors éclipse de lune. Il n’est pas improbable que les Lumières soient cette éclipse de lune, que les Lumières soient toutes dans une telle éclipse de lune. De fait, subitement, l’humanité fut divisée en deux: une part d’elle-même se trouve (se perd) dans la nuit la plus noire, une nuit sans lune, une de ces nuits redoutées où l’on n’y voit goutte, l’autre, en revanche, est exposée à la lumière crue d’un soleil de justice, certes dé-divinisé mais tout-puissant, et, pour oser reprendre le vers du poète:

Le jour n’est pas plus pur que le fond de [s]on coeur.

La terre des hommes s’est interposée entre le Soleil de justice et la lune du péché d’origine. Elle s’est vue ainsi partagée en deux hémisphères: nuit d’encre ou lumière aveuglante, l’ambivalence humaine se pose désormais en ces termes. La lune n’éclaire plus la nuit de l’homme, qui ne se peut donc plus voir tel qu’il est: il a été privé du fanal de la doctrine de la Chute première. Pascal une nouvelle fois: «Sans ce mystère [du péché originel], le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes.» Dès lors, sur le fond de cette incompréhension, se met en place une opposition tout blanc/tout noir, une logique de la partition, de l’affrontement entre les forces de progrès et les forces de «régrès», qui complotent dans l’ombre (eh! quoi d’étonnant à cela?…), une logique de l’exclusion réciproque et de la disjonction binaire, qui n’a plus rien d’une logique, qui bien plutôt ressemble à s’y méprendre à la plus folle des déraisons. Le dégradé humain n’a plus droit de cité, voici venir le temps de la cité divisée, le temps de la guerre civile et sociale érigée en moteur du progrès, le temps de l’élimination des intermédiaires et des transitions, le temps du tout ou rien, le temps où chacun doit choisir son camp (son hémisphère): enfin, pour la première fois dans l’histoire politique de l’humanité, on ne s’embarrassera plus de nuances

L’éclipse des Lumières n’autorise donc plus à unir d’un trait le clair et l’obscur: les hommes sont ou bien éclairés pour toujours, ou bien enténébrés à jamais: le clair-obscur a vécu. Aussi avons-nous perdu ce «regard de discernement lucide sur la situation de l’homme et de son agir dans le monde» que nous promettait la doctrine sur le péché originel, dans la lumière pascale du Christ Sauveur. Dans le regard que, désormais privés du péché originel, nous sommes condamnés à porter sur l’homme, nous n’avons plus à notre disposition que l’alternative de l’optimisme et du pessimisme, à propos de laquelle «le chrétien Bernanos» n’avait pas tort d’écrire:

Le mot de pessimisme n’a pas plus de sens à mes yeux que le mot d’optimisme, qu’on lui oppose généralement (…). Le pessimiste et l’optimiste s’accordent à ne pas voir les choses telles qu’elles sont. L’optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste un imbécile malheureux.

Mais s’il est vrai que les Lumières sont toutes dans cette éclipse de lune, rassurons-nous très vite, et à peu de frais: il est d’usage — que les scientifiques me reprennent si je m’avance un peu trop! — que les éclipses ne durent qu’un temps.

Eclipse

Jean-Rémi Lanavère

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Catégories :Histoire, Idéologie

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8 réponses

  1. Je confirme au sujet des éclipses.

    L’ironie de l’affaire c’est qu’à l’instant où ils niaient l’existence du péché originel, les promoteurs des lumières étaient particulièrement sous son emprise.

    • Je crois que les conséquences de ce mouvement sont loin d’avoir été toutes dévoilées. Pour dire comme Saint Augustin, on jugera l’arbre à ses fruits. Ou comme Michéa, on jugera lorsque toutes les potentialités inscrites dans les Lumières seront accomplies.
      Pour George Steiner, les totalitarismes du XXè siècle en sont les enfants. Glaçant!

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