Le pré-capitalisme des corporations

Depuis la Révolution Industrielle, les seules alternatives économiques possibles semblent être entre capitalisme et collectivisme. La Doctrine Sociale de l’Eglise a beau jeu de vouloir les renvoyer dos à dos, mais elle ne propose pas de système alternatif (si ce n’est celui fondé sur la conversion individuelle). Malheureusement, les anciennes options décentes ont été exclues du champ des possibles.

rue_marchandeJ’avais à l’Université un formidable professeur d’histoire économique. Je cite ses théories de mémoire, n’ayant pu retrouver de livre satisfaisant sur le sujet. Il tentait de répondre à la question: « Pourquoi est-il mal vu en France de faire faillite, alors qu’aux Etats-Unis, cela fait partie du bagage normal de l’entrepreneur?« 

La défiance française envers les faillites remonte au Moyen-Âge et aux corporations. Chaque corporation fixait alors le nombre d’artisans par zone. Elles donnaient aussi les mêmes moyens techniques à tous. A l’époque, pas de brevet pour s’assurer un « avantage concurrentiel », gagner des parts de marché, accumuler du capital et partir à la conquête de nouveaux marchés. D’ailleurs, la loi sur les brevets, prélude du capitalisme, est une oeuvre de la Révolution Française; elle précède de peu la loi Le Chapelier, interdisant les corporations.

Ainsi, si un artisan faisait faillite, alors qu’il avait un bassin de population et une technique équivalents, c’est simplement qu’il ne savait pas faire son travail.

De ce petit rappel historique, deux remarques:

  • La première est que les peuples ont une mémoire longue; il existe une réelle originalité de chaque peuple, qui puise dans ses racines mythologiques, historiques, économiques, etc. Avant de faire l’Europe à marche forcée, avant d’imposer un « modèle occidental » en Libye ou en Syrie, il serait bon que nos gouvernants s’en souviennent (je vous recommande en passant le blog Matière de France, qui étudie avec une finesse remarquable les textes médiévaux)
  • La deuxième est que le fondement idéologique du travail a basculé à la fin du XVIIIè siècle: le but du cordonnier était de chausser les gens, et d’en vivre honnêtement; le but du cordonnier n’était pas de « maximiser son profit » et construire une « World Corp ».

Comme nous sommes de plus en plus nombreux à être sceptiques sur l’idéologie des Lumières et le bien-fondé théorique de la Révolution Française, il pourrait être intéressant d’étudier le système pré-capitaliste. Deux mesures sont potentiellement intéressantes:

  1. Fin des brevets: pour prendre une analogie un peu « geek », faire disparaître les brevets, c’est revenir à l’Open Source (d’ailleurs, combien d’entre vous payent toujours Microsoft Office quand Open Office offre la même chose gratuitement?). C’est sûr que l’Open Source permet un développement et une croissance moindre, la R&D n’ayant plus pour objectif de construire un avantage concurrentiel.
  2. Fin des syndicats nationaux: inutile ici de se plonger dans l’Histoire pour se rendre compte que les syndicats nationaux sont inutiles (peu d’adhérents, financés par subvention publique, incapables de peser dans le processus de désindustrialisation, etc.). Le retour aux syndicats par branche (les corporations) semble donc s’imposer.

Déroutant au premier abord, la première mesure permet de conjuguer propriété privée, libre entreprise et nivellement des écarts de revenus (qui s’est considérablement aggravé ces dernières décennies). Ce n’est pas un « retour en arrière », ce n’est que la réhabilitation d’un système économique validé par les siècles, qui correspond mieux à l’âme française (ni libérale, ni collectiviste).

Pour finir, une citation de Nicolas Gomez Davila, dont je recommande les « Carnets d’un vaincu »:

Parmi les contributions culturelles du catholicisme, son climat spirituel défavorable aux activités économiques ne fut pas des moindres.

L’éloge de la cupidité, déguisé en éloge du travail, n’a pas fleuri à l’époque médiévale.

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Catégories :Economie, Histoire

9 réponses

  1. Merci pour le coup de pub ! Je suis flatté.

  2. Concernant le syndicalisme, je me permets de vous indiquer un mien billet sur le sujet : http://koltchak91120.wordpress.com/2013/03/07/le-systeme-syndical-francais-ou-la-prime-au-parasitisme-social-institutionnalisee/

    Schématiquement, si notre modèle syndical est mauvais, cela tient essentiellement à leur naissance.

    En Angleterre comme en Allemagne, les syndicats existaient avant l’apparition des partis de gauche. D’ailleurs leur naissance est due au constat fait pas ces syndicats qu’il leur fallait un parti pour les représenter politiquement. Les cadres de ces partis jusqu’à une date assez récente venaient principalement du monde syndical. D’où une certaine forme de réalisme, de souplesse, une nette préférence à la négociation plutôt que la recherche de la confrontation.

    En France, ce fut l’inverse, les syndicats sont nés de la volonté des premiers partis de gauche qui avaient besoin d’un relais dans les entreprises. D’où le dogmatisme, la recherche du rapport de force.

  3. Si vous aimez le corporatisme, je ne vois vraiment pas de quoi vous vous plaignez. La France est l’un des pays les plus corporatistes du monde.

    Même les notaires osent faire grève en placardant sur leurs luxueux bureaux des banderoles quasi-marxistes fustigeant, je cite, « le modèle ultra-libéral anglo-saxon » ! Tu m’étonnes, qu’ils sont contre « l’ultra-libéralisme anglo-saxon » ! Vu les revenus délirants dont ils se gavent sans effort, grâce au Roy de Frônce et à la mentalité corporatiste de « l’âme française », le contraire serait étonnant !

    Vous vous prétendez opposé aux syndicats et favorable au corporatisme ? C’est une plaisanterie ! Les syndicats français sont l’illustration même du corporatisme ! Les organiser par branches ne changerait rien à l’affaire, et d’ailleurs ils sont déjà organisés par branches : non seulement les grandes centrales nationales possèdent des subdivisions par secteurs d’activité, mais les syndicats spécifiquement professionnels pullulent : qu’est-ce donc que le SNES, sinon le syndicat corporatif de la corporation enseignante ? Qu’est-ce donc que le SNPL, sinon le syndicat corporatif de la corporation des pilotes de ligne ?

    Le fait qu’il soient corporatifs les aide à moins casser les couilles aux Français, à moins faire grève, à moins exiger de privilèges au détriment de leurs compatriotes ? Je n’ai rien remarqué…

    Le but du cordonnier était de chausser les gens, et d’en vivre honnêtement; le but du cordonnier n’était pas de « maximiser son profit » et construire une « World Corp ».

    Qu’en savez-vous ? D’où tirez-vous cela ? Des World Corp, il y en avait à l’époque de vos fameux cordonniers du Moyen-Age et de la Renaissance, et heureusement ; sinon vous ne seriez pas en train d’acheter une usine aujourd’hui, parce que le capital nécessaire pour la créer n’aurait jamais existé. Ce n’est évidemment pas le cordonnier crasseux du village qui a déclenché l’accumulation de ce capital dont vous profitez aujourd’hui !

    Quant au prétendu mépris du profit dont votre brave pitit artisan di proximiti de l’époque aurait fait preuve, je vous renvoie à L’Histoire de l’antisémitisme de Léon Poliakov, qui offre d’intéressants éclairages sur la concurrence entre marchands chrétiens et juifs dans l’Europe du XVIIIème siècle : l’une des raisons de la haine des premiers envers les seconds était que les Juifs pratiquaient des prix beaucoup plus bas, privilégiaient la rotation des stocks, faisaient ce qu’on n’appelait pas encore de la publicité, et innovaient en livrant à domicile, tandis que les Chrétiens préféraient se goinfrer avec de grosses marges bénéficiaires, se rouler les pouces et attendre le client !

    Bref, rien n’a changé ! On jurerait lire les jérémiades des rouges-bruns de 2014 contre les « grandes surfaces », Amazon, la « finance apatride » et la « loi du profit » !

    Belle connerie de Nicolas Gomez Davila, si elle va dans le sens de ce que vous lui faites dire :

    Parmi les contributions culturelles du catholicisme, son climat spirituel défavorable aux activités économiques ne fut pas des moindres. L’éloge de la cupidité, déguisé en éloge du travail, n’a pas fleuri à l’époque médiévale.

    Moi je parlerais plutôt d’éloge de la paresse qui a fleuri, dissimulant le culte de la cupidité : exactement ce à quoi on assiste aujourd’hui, de la part de tous ceux qui prétendent, en France, qu’on peut vivre dans la prospérité sans travailler ni rechercher le profit.

    Un peu comme nos notaires grévistes opposés au « modèle ultra-libéral anglo-saxon », qui ruissellent de pognon, mais qui, juré, promis, ne « recherchent pas le profit » : c’est juste qu’il leur est tombé dessus et qu’ils le méritent !

    Le profit est une bonne chose. Quand la sagesse populaire dit de quelqu’un qu’il « profite », c’est un compliment : cela veut dire qu’il se nourrit bien, qu’il est en bonne santé, qu’il va bien. C’est un bien, et non un mal.

    • Votre commentaire serait intéressant, malheureusement sur le seul cas concret qu’il propose, c’est à dire l’usine que je suis en train d’acheter, le bûcheron l’a créé tout seul comme un grand. Il a déclenché cette fameuse accumulation du capital. Donc je me vois dans le regret de vous contredire.

      Ensuite, puisque vous vous targuez de faire dans l’économisme, il me semble quelque peu incompatible que l’artisan se fasse des profits monstres en attendant le client. Moins de clients, moins de volume, meilleure marge mais même profit.
      A part pour la joie de transformer la vie économique en Jeux Olympiques perpétuels (plus vite, plus haut, plus fort), je ne vois aucun intérêt dans la course effrénée au toujours plus et serais plus à l’aise dans une relative paresse généralisée.

      Les syndicats de branche dans les grandes centrales sont des blagues. Chaque branche est toujours au service de la centrale, c’est à dire pour les fonctionnaires. Le très faible taux de syndication parmi les salariés du privé est la preuve de leur inutilité.

      Pour finir, les notaires sont des collecteurs de taxes. Les énormes montants qu’ils brassent finissent le plus souvent dans la poche du Trésor Public. A part quelques stars (comme en médecine du reste), les autres mènent des vies tout ce qu’il y a de plus « normales » de notables de province.

      « Greed is good » mon cul…

      • Les beautés du syndicalisme corporatiste :

        « Plusieurs pilotes non grévistes ont fait part à la direction de tentatives d’intimidation par d’autres salariés: menaces physiques et verbales, volonté d’établir et de publier une liste de pilotes non grévistes », indique ce courrier électronique de la direction des ressources humaines (DRH) des pilotes d’Air France, daté du 21 septembre 2014 et dont l’AFP a obtenu copie.

        Les notaires : bien sûr qu’ils sont collecteurs d’impôts ! C’est même ce qui permet leur insolente richesse. Déléguer la collecte des impôts au « secteur privé », comme on dirait aujourd’hui, a toujours été une façon pour les individus concernés de s’enrichir de façon insolente. Ce fut vrai dans le monde chrétien comme dans le monde musulman. Dans l’empire ottoman, si vous étiez directeur de la douane dans un port, votre fortune était faite.

        Mais évidemment, les notaires font pleurer dans les chaumières en disant : nous ne sommes que des collecteurs d’impôts, gna gna gna, regardez le pourcentage des frais de notaire qui part à l’Etat. Cette complainte est parfaitement malhonnête. Le problème n’est pas le pourcentage des frais de notaire qui part à l’Etat, le problème est le montant absolu qui reste dans leur poche !

        Consultez les statistiques sur les revenus des Français : les notaires (comme les pharmaciens jadis, mais c’est peut-être en train de changer) sont au top ! Et sans aucune justification, car ils ne prennent aucun risque, ne créent aucune richesse, et profitent juste d’un privilège corporatiste accordé par le Roy — pardon, la République, mais c’est la même chose.

        Les notaires s’accaparent de façon indûe une partie du fruit du travail des Français parce qu’ils sont protégés de la concurrence par l’Etat. C’est la concurrence qui fait la légitimité du profit.

        « Greed is good » mon cul…

        Vous êtes comme tous les catholiques (et les athées) qui confondent la religion et la politique.

        D’accord, greed n’est pas good. C’est très moche de vivre pour le pognon (comme les notaires et les racheteurs d’entreprises non rentables, mais passons pour le moment sur la contradiction).

        Alors comment on fait ? Allez-y, on vous écoute. C’est quoi, votre programme ? Comment vous allez faire, pour que greed ne soit pas good et que les gens n’aient plus envie d’argent ?

        Vous allez instaurer le socialisme ? Vous allez obliger tout le monde à être pauvre, comme ça au moins personne ne pourra « vivre pour l’argent » ? Vous allez rétablir l’Inquisition, et brûler sur la place du village ceux qui sont « avides de profit » ?

        Et puis comment allez-vous distinguer ceux qui aiment l’argent de ceux qui ne l’aiment pas ? Il est bien évident que vous, vous êtes d’une moralité absolument supérieure à tout le monde et que vous avez horreur de l’argent (bien que vous soyez un sale patron capitaliste), mais comment allez-vous le prouver ? Vous avez les papiers ? Un certificat de votre curé, un Ausweis de la Kommandantur communiste locale ?

        Et quand bien même ? Vous savez comment sont les gens : jaloux, médisants… Vous avez peut-être dans votre poche le curé actuel, le secrétaire actuel de la cellule locale du parti communiste, mais ces gens-là seront remplacés demain… Qui vous dit que leurs successeurs vous aimeront ? Qui vous dit que la première cible de leurs soupçons ne sera pas le patron de la PME locale qui, soi-disant, n’est pas rentable ?

        Et comment allez-vous prouver à vos employés que vous n’êtes pas « avide de pognon » ? Vous allez les inciter à travailler le moins possible, à saboter les pièces ? Vous allez intimer à votre directeur commercial de perdre des marchés les uns après les autres ? Vous allez dire à votre directeur financier : démerdez-vous pour qu’on fasse des pertes, et qu’elles se creusent d’année en année ?

        La politique et la morale, ce n’est pas la même chose. La solution aux errements moraux n’est pas politique. Mais comme nous vivons dans un pays socialiste et que le communisme est profondément incrusté dans les mentalités (« l’âme française », comme vous dites), les souverainistes, rouges-bruns, catholiques bigots, islamistes, michéistes et autres mélanchoniens font croire que la solution passe par l’Etat, par un changement de politique, par un changement de constitution, par la VIe République, par l’imposition du Coran, par la substitution des évêques aux préfets, pourquoi pas par un homme providentiel qui, lui, enfin, etc.

        Mais quel rapport, bon Dieu de bonsoir ? C’est à peu près aussi malin que si vous appeliez les pompiers parce que vous avez brûlé un rôti.

        Bah oui, l’incapacité des femmes à faire la cuisine est l’un des drames de notre temps, mais les pompiers n’y sont pour rien.

        S’il y a une chose que l’histoire (et le bon sens) montrent abondamment, c’est que les régimes autoritaires, qui ont prétendu réformer les moeurs par l’oppression politique, sont ceux qui ont fait le plus régner l’immoralité.

        La preuve de l’absurdité de votre discours (et de celui de votre mouvance, aussi diverse que malavisée), c’est qu’il est immanquablement contradictoire : les gens comme vous commencent toujours par se plaindre des impôts qui sont trop lourds et des contraintes administratives qui sont trop pesantes, et finissent toujours par réclamer « un Etat fort et stratège », comme disent, exactement dans les mêmes termes, Marine le Pen et Martine Aubry.

        Ben… il faut choisir ce qu’on veut. C’est l’un ou l’autre, ça ne peut pas être les deux. Quant au problème de la dégradation morale qui est bien réelle, il ne relève pas de la politique.

        Et d’ailleurs, l’un des symptômes de la dégradation morale environnante, c’est l’inconséquence qui permet de réclamer à la fois plus d’Etat et moins d’Etat.

        • « l’inconséquence qui permet de réclamer à la fois plus d’Etat et moins d’Etat. »

          Oui, je réclame à la fois plus d’Etat et moins d’Etat. Pompidou, c’est à la fois plus d’Etat et moins d’Etat. Si vous voulez appeler cela de l’inconséquence…

          « le patron de la PME locale qui, soi-disant, n’est pas rentable »
          Rassurez-vous, la PME locale est rentable, elle fait 1,34% de marge nette (le patron se versant un salaire qui, d’après Hollande lui-même, ne le classe pas dans la catégorie des « riches »). Elle est par ailleurs, pour des raisons propres à cette industrie particulière, confinée à un marché local, la distribution au-delà de 150 km étant non-rentable. J’ai donc choisi un marché protégé où je ne risque pas de voir débarquer la concurrence étrangère, mais qui de fait me limite dans mon développement. Je suis un atroce gagne-petit de la campagne.

          Quant au « greed is good », la déconvenue de ce patron d’une enseigne de bricolage qui a emmerdé la terre entière pour ouvrir le dimanche est riche d’enseignements. Il a reconnu qu’il n’avait gagné aucun client en 2013, « malgré l’ouverture du dimanche ». Sanctuariser un jour par semaine, c’est sûrement la marque d’un régime autoritaire (ou catho moral), mais ça me va très bien. Contrôler ses frontières, aussi bien pour les hommes que pour les marchandises, ça me va bien aussi, quitte à nuire au sacro-saint commerce international.

          A ce sujet, un petit entrepreneur français, pas bien diplômé, mais qui a monté un groupe de 32,000 personnes, m’a fait le conseil suivant: « avant de te lancer dans une opération que tu penses gagnante, regarde bien qui y perd. Parce que les accords « win-win », c’est des conneries de théoriciens. Tout est à somme nulle: l’un gagne ce que l’autre perd ». Si l’industrie chinoise se porte bien, c’est que d’autres y ont perdu. Et nous continuons à jouer les règles de l’OMC…

          Evidemment, cela fait de moi un mélenchoniste aigu.

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