Frédéric Lordon et le taux de suicide des divorcés

Dans la récente polémique entre Lordon, Halimi, Boltanski, Corcuff  d’un côté et Michéa de l’autre (un vrai tir de barrage en fait, pour montrer que ce dernier aurait des tendances « réactionnaires »), je suis tombé sur cette perle de Frédéric Lordon, qui nous explique doctement que s’il y a plus de suicides après des divorces, ce n’est pas la faute des divorces, c’est qu’on n’est pas encore habitué à cette nouvelle norme. En quelle sorte, c’est à cause de l’ancienne norme (rester marié à son épouse légitime) et des habitudes qui lui sont liées que les divorcés se suicident.

lordon-spinoza-marx

Extraits:

Que penser du divorce? […] Ne s’offre-t-il pas davantage encore comme le canon de la défixation du désir et du refus des assignations? Quitter le conjoint assigné par la société pour la vie, c’est-à-dire – là encore – se barrer, et aller désirer ailleurs, n’est-ce pas le type même du refus des places? Et le désir d’aimer, en effet, ne veut plus des limites où la tradition tente de le tenir enfermé. C’est bien dans ces termes que Durkheim en formule le problème jusqu’à y voir d’ailleurs l’origine d’un effet d’anomie repérable dans la fréquence accrue des suicides corrélatifs de divorces dans les sociétés qui les autorisent. Comme si le désir qui n’est plus au clair quant à sa place était voué à tomber dans la déréliction. Ce que Durkheim ne peut pas voir, et que Michéa ne peut pas (ou ne veut pas) penser […], c’est que l’anomie suicidogène qui se constitue autour de la possibilité du divorce n’est la marque que d’une période transitionnelle, où une nouvelle norme fraye son chemin, contre l’hystérésis ou inertie de la précédente. C’est donc moins la nouvelle norme en elle-même, que le conflit du nouveau et de l’ancien rémanent, qui traverse les individus et les jette dans le déséquilibre: l’exercice d’une possibilité nouvelle mais dont la norme n’est encore qu’incomplètement installée dans la société. Mais la grammaire de la « tradition », du « rétroviseur» et du progrès à rebours  est, par construction, incapable de penser le travail inchoatif de l’habitude, travail donc de l’habituation, de l’incorporation et de l’intégration dans l’ensemble des manières de sentir – le travail historique du changement des normes et de la métabolisation du nouveau.

La beauté absolue de ce texte est qu’il néglige absolument l’autre dans son raisonnement. « Se barrer, et aller désirer ailleurs », c’est simplement bien. Le père de la petite Fiona, en se barrant de chez lui, a juste laissé sa fille dans les mains d’un assassin. Même histoire que le viol de la fillette de 4 ans par le compagnon de sa mère dans le parloir de la prison. « Se barrer, et aller désirer ailleurs », c’est aussi quelque fois abandonner des gens à qui l’on avait promis assistance et secours, subsistance si ce n’est amour. Respecter sa parole donnée, protéger ce qui dépendent de nous, être loyal à ses amis, c’est accessoire par rapport à la « défixation du désir ». Honneur, Fidélité, choucroute.

De plus, cette brillante démonstration permet de mieux comprendre que si vous n’êtes pas bien dans une situation nouvelle, ce n’est pas parce que vous avez pris une mauvaise direction, c’est parce que vous n’êtes pas allé assez loin. Et que vous finirez bien par vous habituer. Tous les réactionnaires ne sont que des scories du monde passé, qui vont finir avalés par la marche triomphante du temps. L’avenir est radieux, et si vous avez mal, c’est que vous n’avez pas mis assez de vaseline.

A laisser la société se déliter si vite sous l’influence de penseurs qui ne veulent plus « des limites où la tradition tente des les tenir enfermés », on comprend mieux en creux le principe de common decency cher à Orwell (« la pensée orwellienne, dont la faiblesse conceptuelle n’est nulle part si criante qu’avec la common decency« , dit ce même Lordon. Probablement qu’il ne l’a jamais rencontrée).

Au fait, Frédéric Lordon est directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne. Il est membre du collectif «Les Économistes atterrés».

Pauvre monde.

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Catégories :Idéologie

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13 réponses

  1. J’avais lu sur le site Atlantico (site pro-libérale) un article avec exactement le même argumentaire.
    C’était au moment des nombreux suicide à la Poste je crois. L’auteur de l’article expliquait que la hausse des suicide s’expliquait non parce que les conditions de travail s’était détériorées, mais parce que les évolutions interne de la Poste donnait une nouvelle place, un nouveau sens aux travailleurs de la Poste. Les anciens de la Poste comprenant mal les évolutions, s’adaptant mal à ce nouvel esprit, perdant le sens de leur travail, tombaient dans la dépression, qui finalement menait au suicide.
    En clair, adapte toi feignasse, accepte tout et va toujours dans le sens que l’on t’impose. Ne regarde jamais en arrière (même si tu t’y sentais mieux), fuis la norme et la structure et reste dans le flux, dans l’adaptation perpétuelle.

    Ceci est le vrai lien qui relie le néo-libéralisme aux libertaires. L’un est le miroir tantôt sociétal, tantôt économique de l’autre.

    A nouveau on évacue toutes les questions sociales, les analyses des structures d’une société en réduisant tout à une histoire de sentiments, d’émotions, de ressenties. Non non ce n’est pas la solitude, l’isolement, et les difficultés économique de la mère seul avec un ou plusieurs enfants à charge qui mène au suicide, mais de la nostalgie pour des normes obsolètes.

    Les règles, les normes et structures permettent à l’Homme et à la communauté des Hommes d’obtenir une stabilité et une sécurisation de leur condition. Le flux total laisse l’Homme dans une insécurité entière, car dans une évolution constante à l’intérieur de laquelle il ne peut s’accrocher à rien.
    Non l’Homme n’a pas à « s’adapter » à tout ce qu’on lui impose. Il n’a pas a dire tout le temps OUI par esprit « d’ouverture » et d' »adaptation ». Il n’a pas à se renier en permanence pour n’être que flux.

    • Rémi, je partage entièrement votre opinion.

      Je suis finalement assez content que le débat se développe à droite: par opposition aux libertaires, devons-nous être opposés au libéralisme? Par libéralisme, devons-nous devenir libertaires?

      Certains tentent de faire du libéral-conservatisme, qui serait un mélange des deux. Garder des « règles, normes et structure » pour la société mais pas pour l’économie. Je serais curieux de voir comment ils vont réagir aux annonces de Séphora, Castorama and Co (protéger des plages non-marchandes communes pour développer des temps sociaux, notamment familiaux, contre l’avis des salariés ou développer l’économie?).

      J’ai bien aimé le billet de Paul-Emic sur ce sujet (http://polemiquepolitique.blogspot.fr/2013/09/bande-de-feignasses-ou-pas.html) qui est sur une sensibilité plus proche de la mienne, finalement peu libérale.

      Le site Contrepoints offre quelques points de vue intéressants pour aider les gens de droite à discerner:
      – le libéral-conservatisme est une blague http://www.contrepoints.org/2013/07/28/132423-limposture-du-liberal-conservatisme
      – détruire la droite, un objectif libéral réaliste https://www.contrepoints.org/2013/09/25/140162-detruire-droite-objectif-liberal-realiste

      • Si les Lumières sont à l’origine de la pensée de gauche, ils sont aussi à l’origine du libéralisme, aujourd’hui considéré comme de droite. On arrive à la contradiction soulevée par Michéa entre le socialisme historique et la « gauche ». De ce fait il est difficile de classer le libéralisme à droite, lui qui adhère à tout les postulats des Lumières: le rationalisme, la croyance en l’Homme tout puissant, la croyance au progrès, le refus de la communauté organique…

        Une certaine droite (celle en laquelle je me reconnais), a refusé en bloc la pensée rationaliste des Lumières, lui préférant la nature, l’instinct et l’émotion, refusant la modernité et l’industrialisation, abhorrant la ville, la machine et considérant la civilisation moderne comme foncièrement corrompue. Ce fut les Romantismes anglais et surtout Allemand du XIXème. Ce fut la Révolution Conservatrice allemande de la fin du XIXème à l’entre deux guerre. Plus récemment en France (années 70/80), la « Nouvelle Droite » a repris cet héritage en friche, même si l’on peut déplorer l’évolution postérieur de certains de ces membres. Elle est anti-libérale autant économiquement que politiquement et paradoxalement peut se montrer autant conservatrice que modernisatrice.

        Par conséquent pour répondre à votre question, je pense qu’il faut être anti-libérale autant sur la plan économique que politique. Le libéralisme est pour moi l’ennemi dans les valeurs même qu’il véhicule et qui aboutit au libertarianisme.
        Mais pour autant, il ne faut pas en devenir pour autant, par pure volonté de contradiction  » réac’  » sur le plan sociétal. Il n’y aurait pas pire piège que de chercher à ressembler à un vieux fossile figé dans des réponses simples du genre « c’était mieux avant ». Offrons nous le luxe d’être conservateur et moderne lorsque nous le jugerons bon pour paraphraser quelqu’un.
        Je ne suis pas anti-féministe par exemple; il faut donner une place aux femmes dans nos sociétés et lutter pour l’honneur, la dignité et la grandeur de la nature féminine. Il va de soit, que je ne considère pas les FEMENS ou une Simone de Beauvoir comme incarnant la dignité et de la grandeur féminine.
        Je suis favorable à la jeunesse, c’est à dire que je crois fermement dans une capacité des jeunes à apporter une vitalité et une force à la société. Bien entendu, j’ai ma propore idée de ce qu’est la vitalité et je considère les petits gauchos et fêtards alcoolisés comme l’exacte contraire d’une jeunesse forte, consciente et conquérante.

  2. « Et le désir d’aimer, en effet, ne veut plus des limites où la tradition tente de le tenir enfermé. »

    Il faut bien identifier ce que signifie « aimer » dans la bouche de ces gens. S’agit-il d’aimer quelqu’un dans le sens de « souhaiter son bien et agir activement pour le réaliser » ? Non. En fait il est question d’aimer l’autre comme on aime la glace à la vanille. On s’en sert un bol et on l’avale goulument parce qu’on trouve cela agréable. On la consomme parce que ça nous fait du bien. C’est une démarche purement égoïste d’utilisation de l’autre pour satisfaire des pulsions, des désirs, des lubies personnelles. Voilà ce que Lardon veut dire par « aimer ».
    C’est pourquoi, comme vous l’avez souligné, il n’est pas question dans les propos de Lardon de la personne qu’y est abandonnée lors du divorce.

    •  » comme on aime la glace à la vanille. »

      .. et on le poubélise dès qu’il ne me fais plus prendre mon pieds, perd son boulot ou tombe malade.

      Je peux en parler – j’en reviens justement; mon « ex » s’était servi de moi comme d’un chausse-pieds pour sortir de sa famille.

      • Pour Frédéric Lordon, votre « ex » s’est barrée et est allée désirer ailleurs. Les dégâts infligés aux autres sont sortis du spectre d’analyse (j’espère que cet épisode ne vous fut pas trop difficile).

        Il y a une grande précarité organisée dans les choses importantes de la vie (une famille unie et stable pour vous élever, des relations amoureuses durables, des amitiés fidèles, etc.). Mais les demandes de stabilité portent uniquement sur le reste (entreprise, retraite, etc.)

      • @LHDDT : Je me réjouis de voir, en regardant votre avatar, que vous n’avez malgré tout pas perdu tout intérêt dans la « chose féminine »

        @droitedavant : D’une certaine façon la demande de stabilité en terme d’emploi et de retraite est d’autant plus forte que la précarité sur le plan familial est grande. L’état peut (de moins en moins) assurer une certaine stabilité dans les domaines de l’emploi et de la retraite vu qu’il suffit pour cela de distribuer de l’argent. Par contre l’état républicain ne peut pas oeuvrer à l’union des familles et à la durabilité des relations conjugales, car pour cela il serait forcé de piétiner deux de ses principes fondateurs : la liberté et l’égalité.

  3. Concernant cet argument qui consiste à rejeter les problème de la « nouvelle norme » sur le fait qu’elle est « nouvelle » et que l’ancienne norme est encore un peu trop présente, ça me paraît être typique des explications à la mords-moi-le-nœud que les progressistes bricolent et vont bricoler de plus en plus pour expliquer les résultats catastrophiques de leurs idéologies.
    Le progressiste passe par deux phases. D’abord il nous vend un avenir radieux, sans le moindre petit nuage. Puis après quinze ou vingt ans passés à nier les effets délétères du « progrès », devant l’évidence, il est forcé d’expliquer qu’il s’agit juste d’un cap à passer, d’une phase transitoire un peu mouvementée, mais que tout va bien dans l’ensemble. Il ajoute que c’était pire avant et que de toute façon il est trop tard pour faire marche arrière.
    Ca me fait penser à ce que j’ai lu sur Fdesouche : “Pour Claude Askolovitch « Il faut être le dernier des bisounours pour croire qu’une société peut devenir multiculturelle sans heurt »“
    Voilà un gars qui pendant vingt ou trente ans nous a rabâché que l’immigration ne posait aucun problème, qui n’a rien voulu voir de la guerre civile larvée de ces 15 dernières années. Aujourd’hui, il finit par nous présenter comme une évidence l’existence de problèmes lors de la mise en place d’une société multi-culturelle.
    Ils battent un chouilla en retraite. Ils n’ont plus le choix. Et lorsque leur société aura vraiment éclaté en miettes, ils entreront dans une troisième phase qui consistera à rejeter l’intégralité de la responsabilité de l’échec sur Jean Marie Le Pen.

    C’est pourquoi je pense qu’il ne faut vraiment pas compter sur ces gens. Imaginer qu’ils vous un jour reprendre leurs esprits et faire leur mea culpa est naïf. Ils iront au bout et détruiront tout pour préserver le plus longtemps possible leurs illusions et leur pouvoir.

    Ceci est un petit message à certain à droite qui croient utile d’interpeller un gauchiste pour lui mettre sous le nez un défaut de la société progressiste, en mode « on vous l’avait bien dit ». Ca ne sert à rien, vous perdez votre temps. Arrêtez de discuter.

    • Votre remarque sur Askolovitch est très éclairante.
      Si ces gens ne peuvent changer, et qu’ils sont 51%, que reste-t-il à faire?

      • Faire ce qu’ont fait tous les hommes et groupes d’hommes qui ont réalisé quelque chose à ce jour : s’appuyer sur une minorité.
        Chacun d’entre nous doit prendre la mesure de la responsabilité qui lui revient et ne pas attendre le réveil de la majorité qui n’aura jamais lieu. Croire le contraire c’est un peu comme imaginer qu’une intervention divine va tout faire rentrer dans l’ordre, et que nous allons pouvoir regarder ça depuis notre salon.
        Si Dieu intervient (et je pense qu’il le fait et va le faire de plus en plus) ce sera d’abord à travers des individus, qui par la suite transmettront la flamme aux foules. Ca a toujours été ainsi, non?

        « Que reste-t-il à faire? » : Prier pour obtenir les grâces dont nous avons besoin.

        Voilà mon avis.

  4. ces intellos sont ridicules ! Je viens de relire ce pudding infâme d’intellectuelleux !

Rétroliens

  1. Travail du dimanche: non possumus « La droite d'avant

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