Immigration et République : réponse à Aristide

Cher Aristide,

J’ai lu avec attention vos deux récents billets sur votre blog Ostracisme. Comme je souhaitais me commettre sur à peu près le même sujet, permettez-moi de rédiger ce billet en forme de réponse à vos propos.

Tout d’abord, je souhaite préciser que je ne suis pas philosophe, et que je n’ai jamais goûté, à mon corps défendant, à la philosophie. Ayant un esprit très simple, j’ai toujours considéré la théologie comme étant bien plus éclairante et accessible pour le commun des mortels. Veuillez excuser par avance mes imprécisions et autres raccourcis que mon manque d’habileté et d’expérience feront sans nul doute apparaître au fil des lignes.

Vous écrivez « une communauté politique est constituée essentiellement par le libre choix des individus, elle est un « contrat social ». Si la communauté ne désire pas s’associer avec tel ou tel individu, ou bien si tel ou tel individu ne désire pas s’associer avec le reste de la communauté, les conditions de la citoyenneté ne sont pas remplies ».

La communauté, que j’appellerai la Nation, serait ainsi la résultante d’une libre adhésion de l’ensemble de ses membres. Cette libre adhésion devrait, de surcroît, être renouvelée quotidiennement pour assurer la bonne marche de la société. Ainsi, « chacun est toujours libre de refuser de contracter avec les autres. La porte est toujours ouverte pour qui veut partir ».

The Social Contract

Du Contrat Social (Photo credit: Wikipedia)

Votre approche, que je qualifierais de libérale (n’y voyez aucun a priori), suscite quelques interrogations : si nous sommes réunis par un « contrat social », que faire lorsqu’une loi nous déplait ? Allons-nous chercher une structure qui nous corresponde mieux ? Ou simplement délocaliser ce qu’il est plus avantageux de placer dans une autre structure (que ce soit un compte en Suisse, une usine en Chine ou maintenant un ventre en Inde) ? La réalité nous apprend d’ailleurs que le riche est beaucoup plus libre de prendre cette « porte ouverte », alors que le pauvre est enfermé dans sa communauté. Si notre pays venait à être envahi, quelle raison sérieuse nous pousserait à aller le défendre ? Le contrat social ne serait-il pas plus attrayant dans un autre pays à ce moment donné ?

Je vois pour ma part la Nation, non comme une conception intellectuelle ou transactionnelle, mais comme une réalité incarnée. Pour reprendre Saint Paul, « comme nous avons plusieurs membres dans un seul corps, et que tous les membres n’ont pas la même fonction, ainsi, nous qui sommes plusieurs, nous formons un seul corps en Christ, et nous sommes tous membres les uns des autres ». Cette analogie anatomique a été poussée plus loin par Léon XIII, qui l’appliqua à la société humaine. « De même, en effet, que la parfaite constitution du corps humain résulte de l’union et de l’assemblage des membres, qui n’ont ni les mêmes forces, ni les mêmes fonctions, (…) de même, au sein de la société humaine, se trouve une variété presque infinie de parties dissemblables ».

Cette approche de la Nation a de nombreuses implications théoriques, que ce soit pour aborder l’inégalité réelle entre les gens (sans nier leurs « droits naturels » strictement identiques), mais aussi l’autorité, de la responsabilité qui en découle, le dévouement et enfin la charité.

Je m’attarderais quelques instants sur ce dernier point. Pour reprendre Saint Paul, cette fois-ci dans l’épître aux Corinthiens « Ainsi le corps n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres. […] Maintenant Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il a voulu. […] L’œil ne peut pas dire à la main: Je n’ai pas besoin de toi; ni la tête dire aux pieds: Je n’ai pas besoin de vous. Mais bien plutôt, les membres du corps qui paraissent être les plus faibles sont nécessaires […] Dieu a disposé le corps de manière à donner plus d’honneur à ce qui en manquait, afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient également soin les uns des autres. Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui; si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui. »

Cette approche ne conduit pas aux dérives modernes des théories libérales, qui consisteraient à unir les cerveaux à travers le monde, et à contracter qui avec des mains, qui avec des jambes, pour fournir les services dont le cerveau a immanquablement besoin. Si la main française ne travaille pas assez, qu’à cela ne tienne, allons contracter librement avec la main chinoise, qui fournira un meilleur rendement. A l’addition de corps intégrés (les Nations), incluant tous les membres nécessaires à la bonne marche de l’ensemble, la théorie moderne préfère une intégration horizontale, préfigurant ainsi l’union des cerveaux, mais maintenant l’éclatement des membres pour pouvoir négocier ces derniers au meilleur prix.

Je vous accorde que cette vision de la Nation incarnée sent son Ancien Régime à plein nez. Mais elle est tout à fait applicable au concept de démocratie, que je préfère au fourre-tout de la République (et ses fameuses valeurs non-définies et finalement introuvables). En effet, la démocratie signifie le pouvoir du peuple. La condition sine qua non pour qu’une démocratie soit effective est que les gens qui la constituent se définissent comme un peuple.

Voyez comment se vit la démocratie dans certains pays du Proche et Moyen Orient, où elle peut être utilisée par la majorité pour asservir la minorité. Les Chrétiens de Syrie soutiennent le plus souvent Bachar Al Assad non par amitié pour ses méthodes, mais parce qu’il apporte une garantie sur leur sécurité. Si la démocratie venait à être établie en Syrie, nul doute que les Alaouites et les Chrétiens en seraient chassés. Car les Syriens ne forment pas un peuple, ils ne forment pas un corps où chacun est prêt à se mettre au service de l’ensemble.

Je vais essayer de définir dans un deuxième billet comment cette Nation incarnée pourra traiter de l’immigration, en distinguant clairement deux aspects : le « stock » (les enfants d’immigrés de 1ère, 2ème, 3ème génération) et le « flux » (les nouveaux entrants).

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Catégories :Immigration, Société

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2 réponses

  1. Une précision avant d’entrer dans le vif du sujet : je pense que vous n’avez peut-être pas prêté assez d’attention au début de mon billet, qui explique ce que je cherche à faire.
    Je ne cherche pas à exposer mes convictions personnelles sur tel ou tel point de théorie politique mais à montrer qu’il n’existe aucune contradiction entre les principes républicains modernes et la maitrise de l’immigration. Je m’adresse donc à ceux qui adhèrent à ces principes. Autrement dit mon argumentation est, en quelque sorte, ad hominem.

    Cela étant dit, j’accepte bien volontiers d’essayer de défendre le libéralisme politique (puisque c’est de cela dont il s’agit) contre les critiques que vous lui adressez.
    Plutôt que de répondre à chacune des questions que vous posez, ce qui allongerait au-delà du raisonnable une réponse déjà trop longue, je vais simplement m’appuyer sur deux problèmes que vous soulevez qui me semblent ouvrir sur des questions générales.

    La réalité nous apprend d’ailleurs que le riche est beaucoup plus libre de prendre cette « porte ouverte », alors que le pauvre est enfermé dans sa communauté.

    Cela ne me semble pas si évident. Après tout les migrants qui arrivent chez nous chaque année par centaine de milliers ne sont pas spécialement des riches, et à l’inverse la richesse peut aussi vous attacher à un coin de la terre, car toutes les richesses ne sont pas mobilières. On pourrait tout aussi bien dire que le pauvre, précisément parce qu’il est pauvre, n’a aucune attache, aucun intérêt à la perpétuation du régime dans lequel il vit, qu’il est une sorte d’électron libre. C’était, cela dit en passant, un des arguments en faveur du vote censitaire.

    Mais je crois qu’il est possible de donner une forme plus générale à votre critique : l’exercice de nos droits requiert souvent la possession d’un certain degré de propriété, par conséquent l’égalité « formelle » des droits est largement trompeuse. Que signifie le droit de vivre si vous n’avez pas les moyens de vous payer à manger, ou les moyens de payer vos soins médicaux ? Que signifie la liberté d’aller et venir si vous n’avez pas les moyens économiques de vous déplacer ? Et ainsi de suite.
    Cette critique a un fond de vérité, mais les philosophes libéraux vous répondraient que la liberté individuelle inclut aussi la liberté d’exercer vos talents productifs pour vous procurer la propriété qui vous manque. Si vous avez besoin d’argent pour voyager, commencez par travailler. Et ainsi de suite.
    Cela suppose bien sûr que tout individu disposé à travailler pour améliorer sa condition puisse effectivement le faire, ce pourquoi, dès l’origine, l’affirmation des droits de l’homme est allée de pair avec une dénonciation des privilèges économiques, des monopoles, des corporations, de tout ce qui en un mot tend à figer artificiellement le marché du travail et à en restreindre l’accès. Ou si vous préférez, le libéralisme politique conduit au libéralisme économique.
    Mais, si libéralisme politique et économique vont ensemble, il importe, surtout aujourd’hui, de ne pas confondre libéralisme et libre-échangisme. Le libéralisme politique implique la liberté économique, mais à l’intérieur d’une nation donnée. En effet la démocratie libérale a besoin d’un « corps » pour exister, et il se peut que le libre-échange mette en péril l’existence de ce « corps », d’une manière ou d’une autre.
    Ce qui m’amène au second point.

    Si notre pays venait à être envahi, quelle raison sérieuse nous pousserait à aller le défendre ? Le contrat social ne serait-il pas plus attrayant dans un autre pays à ce moment donné ?

    La question est pertinente. D’ailleurs chez Hobbes, la question de la défense nationale devient très problématique. En fait vous mettez le doigt sur un problème permanent du libéralisme politique : il présuppose une communauté préexistante, un peuple qu’il ne peut pas créer. Il présuppose certains attachements qui ne peuvent pas être expliqués en termes de contrat. Ce qui est censé naitre du contrat, c’est le gouvernement, la communauté politique, pas le peuple ou la nation.
    C’est ce que j’ai rappelé dans mon texte et dans ma réponse à DSL.
    Cela signifie que le libéralisme doit, s’il veut subsister, s’allier avec un certain conservatisme. La question est complexe, mais je pense que vous pourriez être intéressé par ce texte que j’ai publié sur mon blog, surtout l’annexe finale. Evidemment ce ne sont que des indications, le début de la réflexion, pas la fin.
    http://tinyurl.com/cpj6d9b

    J’en viens maintenant à ce que vous dites sur la Nation comme réalité incarnée.
    On peut effectivement fort bien concevoir la Nation ainsi, mais toute la question est de savoir si cette conception rend justice à la réalité. Cela ne me semble pas évident.
    Je vais directement à ce qui me semble être le cœur du problème de la comparaison entre la Nation et un organisme vivant : le problème de cette analogie, c’est que les parties qui sont censées composer le tout qu’est la Nation sont elles-mêmes des touts. Cela signifie notamment que, alors qu’il n’existe pas de divergence entre le bien d’un organe et le bien de l’organisme dont il est une partie – ce qui contribue au bon fonctionnement de l’un contribue au bon fonctionnement de l’autre – il peut exister une tension entre le bien de l’individu et le bien de la collectivité, de sorte que, comme le dit Rousseau au début du Contrat Social, l’un des problèmes permanents de la philosophie politique est de faire en sorte que « la justice et l’utilité ne se trouvent point divisées ».
    Ou, pour le dire autrement, l’un des problèmes qui me parait associé à cette conception c’est qu’elle méconnait le fait que l’homme est un animal politique. Je sens bien qu’en écrivant cela je m’expose à beaucoup d’incompréhensions, mais j’écris un commentaire de blog, pas un traité, ce sont donc juste des indications très rapides et qui doivent être prises comme telles.

    Tout cela me fait penser que j’avais le projet de publier un texte de Pierre Manent sur les rapports entre libéralisme et catholicisme. J’ai plusieurs fois repoussé ce projet, mais il faudra vraiment que je le fasse.

  2. Une précision avant d’entrer dans le vif du sujet : je pense que vous n’avez peut-être pas prêté assez d’attention au début de mon billet, qui explique ce que je cherche à faire.
    Je ne cherche pas à exposer mes convictions personnelles sur tel ou tel point de théorie politique mais à montrer qu’il n’existe aucune contradiction entre les principes républicains modernes et la maitrise de l’immigration. Je m’adresse donc à ceux qui adhèrent à ces principes. Autrement dit mon argumentation est, en quelque sorte, ad hominem.

    Cela étant dit, j’accepte bien volontiers d’essayer de défendre le libéralisme politique (puisque c’est de cela dont il s’agit) contre les critiques que vous lui adressez.
    Plutôt que de répondre à chacune des questions que vous posez, ce qui allongerait au-delà du raisonnable une réponse déjà trop longue, je vais simplement m’appuyer sur deux problèmes que vous soulevez qui me semblent ouvrir sur des questions générales.

    La réalité nous apprend d’ailleurs que le riche est beaucoup plus libre de prendre cette « porte ouverte », alors que le pauvre est enfermé dans sa communauté.

    Cela ne me semble pas si évident. Après tout les migrants qui arrivent chez nous chaque année par centaine de milliers ne sont pas spécialement des riches, et à l’inverse la richesse peut aussi vous attacher à un coin de la terre, car toutes les richesses ne sont pas mobilières. On pourrait tout aussi bien dire que le pauvre, précisément parce qu’il est pauvre, n’a aucune attache, aucun intérêt à la perpétuation du régime dans lequel il vit, qu’il est une sorte d’électron libre. C’était, cela dit en passant, un des arguments en faveur du vote censitaire.

    Mais je crois qu’il est possible de donner une forme plus générale à votre critique : l’exercice de nos droits requiert souvent la possession d’un certain degré de propriété, par conséquent l’égalité « formelle » des droits est largement trompeuse. Que signifie le droit de vivre si vous n’avez pas les moyens de vous payer à manger, ou les moyens de payer vos soins médicaux ? Que signifie la liberté d’aller et venir si vous n’avez pas les moyens économiques de vous déplacer ? Et ainsi de suite.
    Cette critique a un fond de vérité, mais les philosophes libéraux vous répondraient que la liberté individuelle inclut aussi la liberté d’exercer vos talents productifs pour vous procurer la propriété qui vous manque. Si vous avez besoin d’argent pour voyager, commencez par travailler. Et ainsi de suite.
    Cela suppose bien sûr que tout individu disposé à travailler pour améliorer sa condition puisse effectivement le faire, ce pourquoi, dès l’origine, l’affirmation des droits de l’homme est allée de pair avec une dénonciation des privilèges économiques, des monopoles, des corporations, de tout ce qui en un mot tend à figer artificiellement le marché du travail et à en restreindre l’accès. Ou si vous préférez, le libéralisme politique conduit au libéralisme économique.
    Mais, si libéralisme politique et économique vont ensemble, il importe, surtout aujourd’hui, de ne pas confondre libéralisme et libre-échangisme. Le libéralisme politique implique la liberté économique, mais à l’intérieur d’une nation donnée. En effet la démocratie libérale a besoin d’un « corps » pour exister, et il se peut que le libre-échange mette en péril l’existence de ce « corps », d’une manière ou d’une autre.
    Ce qui m’amène au second point.

    Si notre pays venait à être envahi, quelle raison sérieuse nous pousserait à aller le défendre ? Le contrat social ne serait-il pas plus attrayant dans un autre pays à ce moment donné ?

    La question est pertinente. D’ailleurs chez Hobbes, la question de la défense nationale devient très problématique. En fait vous mettez le doigt sur un problème permanent du libéralisme politique : il présuppose une communauté préexistante, un peuple qu’il ne peut pas créer. Il présuppose certains attachements qui ne peuvent pas être expliqués en termes de contrat. Ce qui est censé naitre du contrat, c’est le gouvernement, la communauté politique, pas le peuple ou la nation.
    C’est ce que j’ai rappelé dans mon texte et dans ma réponse à DSL.
    Cela signifie que le libéralisme doit, s’il veut subsister, s’allier avec un certain conservatisme. La question est complexe, mais je pense que vous pourriez être intéressé par ce texte que j’ai publié sur mon blog, surtout l’annexe finale. Evidemment ce ne sont que des indications, le début de la réflexion, pas la fin.
    http://tinyurl.com/cpj6d9b

    J’en viens maintenant à ce que vous dites sur la Nation comme réalité incarnée.
    On peut effectivement fort bien concevoir la Nation ainsi, mais toute la question est de savoir si cette conception rend justice à la réalité. Cela ne me semble pas évident.
    Je vais directement à ce qui me semble être le cœur du problème de la comparaison entre la Nation et un organisme vivant : le problème de cette analogie, c’est que les parties qui sont censées composer le tout qu’est la Nation sont elles-mêmes des touts. Cela signifie notamment que, alors qu’il n’existe pas de divergence entre le bien d’un organe et le bien de l’organisme dont il est une partie – ce qui contribue au bon fonctionnement de l’un contribue au bon fonctionnement de l’autre – il peut exister une tension entre le bien de l’individu et le bien de la collectivité, de sorte que, comme le dit Rousseau au début du Contrat Social, l’un des problèmes permanents de la philosophie politique est de faire en sorte que « la justice et l’utilité ne se trouvent point divisées ».
    Ou, pour le dire autrement, l’un des problèmes qui me parait associé à cette conception c’est qu’elle méconnait le fait que l’homme est un animal politique. Je sens bien qu’en écrivant cela je m’expose à beaucoup d’incompréhensions, mais j’écris un commentaire de blog, pas un traité, ce sont donc juste des indications très rapides et qui doivent être prises comme telles.

    Tout cela me fait penser que j’avais le projet de publier un texte de Pierre Manent sur les rapports entre libéralisme et catholicisme. J’ai plusieurs fois repoussé ce projet, mais il faudra vraiment que je le fasse.

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